
C'est le matin, mon réveil sonne, j'entrouvre un oeil, puis l'autre. Il règne une forte odeur de renfermé dans cette piaule... Je me traîne hors de mon lit pour essayer de me débarrasser de ce mélange de sueur et de manque d'aération. J'y parviens un peu avec mon gel douche qui sent la violette, une odeur que j'adore parce que si elle était visible, elle ressemblerait à un bonbon à la crème. Ensuite, grosse dose de déo, ça sent un peu fort, tellement que ça me pique légèrement la gorge. Étape suivante, le parfum. Amor Amor de Cacharel, sans doute aux fruits des bois. Je m'en aspèrge soigneusement, dans le cou, sur la nuque, et un peu derrière le lob des oreilles. Cette odeur forte me fait éternuer. C'est systématique.
Je descends dans la cuisine. Je me sers un thé, je fais griller des tartines. Ça forme un mélange de plantes et de pain chaud. Et de beurre fondu ou de confiture. Il y a aussi l'odeur du lait que j'utilise pour rafraichir mon thé. Parfois, le matin, l'acidité des oranges pressées envahit doucement la pièce. Après il y a le dentifrice. À la menthe bien sûr, c'est frais, et ça pique en même temps.
Je sors dans la rue. Une odeur d'essence à cause des nombreux pots d'échappement qui s'aglutinent à côté des portes de l'école. Première odeur désagréable de la journée, après celle du frigidaire qui concentre une trop grande diversité d'aliments pour ne pas rendre ce mélange un peu pénible. Je longe la route pour me rendre à mon lycée, j'évite de justesse une merde de chien d'un de ces maîtres indignes qui n'assument pas complètement leur choix de domination sur un être sensé être le meilleur ami de l'homme. Une odeur qui donne la nausée me submerge et je presse le pas. Encore une odeur forte de gazoil, forcément, deux bus viennent de se croiser pour déposer une masse d'élèves zombis à leur arrêt.
Sur le trajet, je passe à côté d'une multitude de maisons. Dans certaines d'entre elles, certains ont déjà commencé à préparer leur déjeuner, et elles exhalent une odeur de crème fraîche, de sauce au cury et d'autres épices.
Dans l'entrée du lycée, on repeint certains murs, c'est moche, mais surtout, ça pue. Une odeur oppressante, sûrement un peu toxique sinon ça irriterait pas les bronches comme ça.
Les filles et les garçons se croisent. Je passe à côté d'eux. Des unes émane un parfum fruité délicieux, les autres ont opté la plupart du temps pour un mélange peu réussi de gel pour les cheveux et d'eau de toilette trop forte. Mais parfois, ils ont préféré un simple shampoing très agréable pour des sens aux aguets. Dans la salle d'anglais, cela fait une heure que les lieux sont occupés. Et ça sent vraiment le fauve. La prof, bien intentionnée, à ouvert les fenêtres en grand pour faire entrer les odeurs de la végétation encore humide de rosée.
En philo, ça sent la craie, ou parfois le velleda. Le repas du midi s'annonce par l'air qui arrive tout droit des cuisines, transportant avec lui la friture ou la viande. Et puis il y a l'odeur de l'encre et du papier quasi permanent dans nos vies de lycéens, ainsi que celle du bois des tables et des chaises.
C'est l'heure d'aller manger. La réunion de tous les sens s'accomplit. Le pain, presque chaud, c'est encore ce qu'il y a de plus réussi. Rien d'étonnant à cela, puisque tout le monde sait que le self n'est pas le rendez-vous habituel des chefs-d'oeuvres culinaires. Mais peu importe. La mayonnaise sur les tomates, le ketchup, la mayo, les légumes verts, les frites, le sel, les viandes, le chocolat s'unissent dans un mélange un peu étrange.
Lorsque nous sortons et nous dirigeons vers les espaces de verdure, une odeur de gazon un peu humide, de feuillage, et de bois vivant et pur nous pénètre, pour se mêler au vent. Qui lui aussi à une saveur. On l'avalerait presque, son goût me reste dans la gorge.
Quel manque d'exhaustivité, un roman, tel celui de Süskind, bien que mille fois mieux réussi que mon article de novice, serait incapable, avec mille pages de plus, de décrire la foule de sensations qui accompagnent les odeurs, ni de mentionner l'infinité de parfums qui existent ici bas. J'avais juste envie de m'éclater, de partir dans mon délire le temps de quelques lignes. Toutes ces odeurs qui m'accompagnent jour après jour font tellement partie intégrante de moi-même, qu'il fallait bien qu'un jour je craque.

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